Une page par jour…ou presque / 79

La neige est impatiente de tomber

Hommage à Henry Bauchau, 23 septembre 2012

A peine étais-je entré que je m’immobilisai
Face à mon pas impatient mais pour une fois désemparé
Trois mouvements légers dans le chalet de bois
Et la divine main protectrice décida de s’interposer
Qui m’invita à me tenir debout près de toi

Je n’ai éprouvé nulle frayeur en te découvrant cette fois-là
Je te savais vivant comme toujours tu sus si bien l’être pour moi
Curieusement, mes premiers pleurs s’enfuirent soudain, faisant place à la nécessaire dignité du moment
Il fallait que je continue à aimer te voir

Maître de ton expression d’éternité, à nouveau tu m’accueillis dans la chaleur de l’âge grandissant
Mais, avant que nous ne parlions, tu m’invitas à une discrète prière
Et, répondant à ta demande, nos mains se joignirent dans un mouvement d’harmonie
Qui, maintenant je le sais, durera le temps de l’éternité

Désormais, allongé, tu pouvais enfin soutenir Son regard, n’avoir d’autre fierté que celle de L’admirer dans les yeux
Lui qui, pourtant, à ce moment-là, n’eut d’autre choix que de les baisser
Dans l’espace de ce dialogue si longtemps craint mais ô combien espéré
Joute de seigneurs, empreinte de respect et d’admiration
Je n’eus de droit que celui de m’incliner, frêle spectateur de l’intimité d’une conversation

C’est alors que les souvenirs de vie apparurent, tournoyant, disparaissant, se chevauchant, pour mieux réapparaître dans la confusion de l’instant
Hargneux, chacun d’entre eux se voulait plus fort que l’autre
Sans pitié, ils tentèrent de s’imposer à moi pour mieux m’entraîner
Dans leur étoffe de sang et les entrailles de leur gîte
Mais la tempête finit par passer et ils revinrent assagis

Dans les brumes de la mémoire, des bribes de vie émergèrent au fil de l’eau du lac, désormais apaisée
Qui me conduisirent des pentes neigeuses de l’enfance aux grands rires complices,
Des mille couleurs du crayon à la parole savante,
De la chaleur de bras toujours ouverts à l’infini des moments de sagesse,
De la parole juste au regard protecteur,
Du courage sans fin d’un corps vaillant à cette sourde expression de puissance

Connaissance de vie, homme d’un siècle
Tu savais pourquoi le divin avait ainsi créé les choses
Du fracas guerrier à la silencieuse inquiétude de la page blanche
De la main de fer à la main de plume
Tu maîtrisais sans fin les éléments
Ainsi, tu as existé pour moi depuis toujours
Toi qui sus me faire devenir ce que je suis

Respiration

Le grand arbre était agité ce matin-là
Il comprit qu’il ne s’agissait pas d’un jour comme les autres
Maître de nature, il rugit alors pour prévenir la forêt
Qui tonna dans une clameur de grâce
Mille racines de chaleur se mêlèrent à celles d’un front désormais de glace
Dans l’ivresse du vent, la danse ne s’interrompit qu’au soir
Après les premiers sanglots de l’automne
La neige tant aimée était maintenant impatiente de tomber

Pas de commentaires

Laisser un commentaire